L’Homme long.

Ma machine se compose de milliards et de milliards d’éléments. Je ne peux pas vous dire combien, car parmi ses milliards de fonctions, elle possède celle de produire des éléments pour son propre compte. Elle se régénère en toute autonomie afin de s’adapter à l’évolution de mon être. Chaque matin, elle me fait un diagnostique médical, et fabrique les médicaments adéquats si besoin. Elle me concocte des petits plats différents à chaque repas. Elle fait le ménage et me prépare de bons cafés. Mais la fonction qui m’est le plus utile est celle de choisir mes amis.
Je n’ai rien à faire d’autre que de placer les prétendants dans la cabine centrale. Elle les pèse et les mesure. Elle analyse la chimie de leurs humeurs. Elle comptabilise leurs capacités et leurs compétences. Elle soupèse leurs rêves, leurs valeurs, leurs prétentions, leur volonté… Pour être mon ami, il faut par exemple que la courbe du niveau de volonté soit au moins égale à la mienne. C’est la première chose que je regarde.
Un jour, ma machine a imprimé un graphique de niveau de volonté représenté par une simple ligne plate accompagnée de l’inscription « aboulique ». Ne désirant donc pas engager une relation, j’ouvre la porte à l’homme et l’invite à partir.
Mais il reste sur place en me tendant ses deux mains potentiellement amicales. Je choisis pour lui, j’en prends une, je la serre, et je ressens alors tout son relâchement et son désarroi.
Et il se met à parler :
« Vous savez, ça fait un bon mois que je n’arrive pas à me mettre debout… et j’ai toujours eu la tête tournée vers vous qui passez et repassez devant ma fenêtre… vous avez l’air si actif que j’ai ressenti le besoin de vous rencontrer… pour en venir directement à notre amitié, moi qui ai ce pouvoir de ne rien faire, je pourrai simplement vous regarder courir, et vous soutenir, vous applaudir parfois, car j’admire ce pouvoir de bouger tout le temps… pour moi, c’est quelque chose de merveilleux… c’est peut-être sous la pression de vos pas que la terre tourne… qui sait ?… moi je ne peux qu’observer, et c’est dans ma tête que ça tourne… comme mon corps ne peut que rarement atteindre celui des autres, j’étire mes pensées, je les allonge le plus possible pour vous rejoindre tous et vous ramener à moi… de temps en temps je me lève, je passe le test comme chez vous, et je m’en retourne penaud… les gens sont si légers, vous comprenez, ils courent et ils dansent tellement vite qu’ils ne veulent pas s’encombrer d’un corps lourd… et vous comprenez bien que je ne veux encombrer personne… si tout le monde se trainait une charge comme moi, je n’aurais plus rien à observer, vous voyez ?… mais moi ce que je peux vous apporter c’est un œil bienveillant… je pourrais vous dire aujourd’hui, tu as couru comme ci, tu as couru comme ça… ce qui vous permettrez de vérifier vos intentions… je veux dire, si vous avez couru en respectant vos intentions de départ… moi, je me posterais juste en observateur, et vous pourriez vous corriger vous-même sans rien me dire… parce que moi, comprenez-moi bien, je ne porte pas de jugement, j’observe et je rapporte, c’est tout… le jugement, c’est pas mon truc… vous me direz qu’il faut bien juger les criminels… certes… mais je ne peux m’empêcher de me dire que le meurtre est une sorte de suicide par projection… vous voyez ce que je veux dire ?… ça en dit long sur ma capacité de jugement !!… j’en reviens toujours au même : l’Homme est prisonnier de lui-même et il court pour se libérer !!… j’arrête mes grands discours et j’en reviens à notre principal souci : notre possible amitié… je ne sais pas ce que vous en pensez, mais on serait très complémentaires tous les deux, non ?… certes, je ne pourrais pas venir vous voir souvent puisque je bouge peu, mais vous, vous pourriez venir quand vous le souhaitez… mon salon est immense, je l’ai conçu immense pour que mes amis puissent venir y courir en paix quand ils le souhaitent, et des amis j’en ai plein, et parfois ils viennent tous courir en même temps… »
Il me répète encore une fois qu’il a plein d’amis, mais qu’ils ne viennent pas souvent car ils courent beaucoup, et que, malheureusement, il ne peut pas les voir courir car ils habitent loin.
Il m’explique que ces amis-là n’ont pas de machine et qu’ils se sont rencontrés par hasard. Ils ont noué une amitié à partir de rien : une demande de renseignements ; un échange de cigarette ; un malentendu, et parfois même un accident.
Tandis que je l’écoute, je fouille dans les centaines de feuilles d’analyse pour chercher celle des valeurs. Je la trouve enfin et le résultat me rassure : globalement humaniste. Sa candidature me fait quand même réfléchir. Que se passera-t-il le jour où je tomberai malade ? Il m’observera et me regardera crever ? Aura-t-il la volonté ou la force d’appeler les secours ?
Pour l’instant, ma machine ne m’a permis d’avoir aucun ami. Si c’est le premier, je veux qu’on puisse prendre soin l’un de l’autre. Mais là, avec lui, la réciproque sera-t-elle possible ?
Mais une amitié doit être possible puisqu’il a dit qu’il avait des amis.
Je ne sais plus.
Je vais lui dire de partir et de me laisser le temps de la réflexion.
Juste le temps de lire ces centaines de pages d’analyses.
A quatre-vingt-quatorze ans, vais-je prendre le risque de m’engager dans une première relation amicale avec quelqu’un qui ne viendra pas à mon enterrement ?

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