Le second souffle.

La plante de mes pieds est si fragile que j’ai des dizaines de paires de chaussures, chacune ayant une fonction bien précise. J’ai des chaussures d’intérieur, des chaussures d’extérieur. Des chaussures pour marcher chez moi, d’autres pour marcher chez les autres, et d’autres encore pour marcher au bureau. J’ai des chaussures pour courir, trois paires pour grimper aux arbres, et cinq pour aller danser. J’en ai même quelques unes conçues pour faire la cuisine. Et quand je vais en acheter une nouvelle paire, je chausse celles adaptées à la foule.
Pourtant, il y a bien une paire à double fonction, c’est celle pour aller chez les amis. Elles me servent pour marcher autant à l’extérieur qu’à l’intérieur, car mes amis ne veulent pas que je les enlève pour entrer chez eux. Quand je suis sous leur porche, je leur propose toujours de les enlever, et, ils me répondent invariablement qu’il n’y a pas de soucis, que je peux les garder, que de toute façon ils n’ont pas fait le ménage. La vérité, c’est qu’ils ne veulent voir ni mes chaussettes, ni mes orteils. Allez savoir pourquoi. Alors un jour, j’ai pris des chaussons, je me suis présenté à la porte de mon meilleur ami et j’ai sonné. Il avait l’air très surpris de me voir en jean et baskets, droit comme un i, le sourire béat et mes chaussons à la main. Je lui ai mis gentiment les chaussons sous les yeux avant de l’embrasser. Il met alors une main sur mon épaule et me dit « tu ne vas quand même pas mettre ça, c’est la fête ce soir, il y a déjà plein de monde ! ». Lui-même était en chaussure d’extérieur, et, surtout, il ne m’avait jamais dit qu’il y aurait quelqu’un d’autre que moi. Je comptais passer la soirée tranquille, les pieds au chaud, à philosopher et à me saouler de musique. Je voulais même lui proposer de faire la cuisine moi-même. J’avais dans mon sac à dos un demi-poulet et une boite de crème de cacahouète pour nous faire un mafé. Donc, bien déçu, assez ébranlé, je rassemble mes esprits et un peu tous mes membres pour bouger ou faire ou dire quelque chose. Je lève un pied avec l’intention de marcher, et je me surprends à me déchausser pour enfiler un chausson. Le temps de réfléchir, trop tard, le premier était mis. N’ayant aucun penchant pour l’hésitation, je continue dans ma foulée et j’enfile mon second chausson. Je secoue un peu mes chaussures d’extérieur pour les débarrasser de la neige, et je les range parallèles au paillasson. Et, comme je n’en aurais plus l’utilité, je pose mon sac à dos sur elles. Quand je relève la tête, je remarque l’air triste de mon ami. Comme il n’aime pas les questions, je ne lui demande rien. J’imagine que lui aussi aurait aimé passer la soirée seul avec moi.
D’un seul coup d’œil, j’ai vu qu’il y avait huit personnes. Je ne compte pas, j’ai l’instinct des proportions. Cet instinct m’a fait voir aussi qu’il y avait trop d’alcool pour le nombre d’individus. C’est peut-être pour cela qu’ils ont ri presque tout le temps sans trop savoir pourquoi. Seul mon ami a gardé cet air triste.
J’ai réussi à lui parler quand il est allé chercher un plat dans la cuisine. « Je vois bien que tu es triste et j’aimerais savoir pourquoi » je lui lance tandis qu’il sort un poulet du four. « Non mais tu t’es vu ?! Avec tes chaussons ?! T’as l’air de quoi franchement !!… avoir un ami comme toi, crois-moi, c’est pas de la tarte !! » qu’il me répond en tranchant dans le blanc du poulet. Je lui réponds que le fait d’avoir des chaussons prouve que je me sens à l’aise chez lui. Il s’arrête de trancher, d’un revers de main il s’essuie le front, dispose le blanc dans un plat de présentation, se remet bien droit et sort sans me regarder. Je finis son verre de bière qu’il a laissé dans la cuisine, puis, je repars faire la fête avec les autres.
Au petit matin, j’attends que les invités partent pour parler franchement avec mon ami. J’ai beaucoup de choses à lui dire. Quand le dernier invité sort du salon, mon ami le suit. Comme je suis délicat, je ne les suis pas, je reste avec ma bière à regarder le cerisier dans le jardin. Je me perds un peu dans mes pensées. Ces histoires de chaussures prennent trop d’importance à mon goût. Si l’on respectait rigoureusement la fonction de chacune d’elles, les relations humaines seraient quand même plus claires. On ne peut pas faire n’importe quoi. Si une personne met des chaussons chez vous, plus besoin de lui demander si elle se sent à l’aise. Ça se voit tout de suite.
Mon ami, quand il est seul chez lui, il marche pieds nus. Je le sais car je passe parfois par surprise. Je ne trouve pas cela très sain. Moi, il n’y a qu’un seul endroit et dans une seule position que je mets mes pieds à nu : allongé, à la plage. Mais j’ai quand même des chaussures. Des chaussures étudiées pour ne pas marcher sur le sable. Je les porte toujours dans une main, avec mes chaussures de mer aux pieds. Ces dernières sont en caoutchouc transparent, très souple, très beau. Je peux entrer et sortir de la mer sans problème. Je ne m’enfonce jamais dans le sable et les crabes peuvent toujours courir de travers je ne les sens pas. Je ne les enlève qu’une fois mon corps bien allongé, puis, je mets mes chaussures conçues pour ne pas marcher et pour cacher mes orteils.
Les pensées dans les orteils, les yeux sur le cerisier, je me rends compte qu’il est déjà huit heures du matin et que mon ami n’est pas revenu dans le salon. Je vais voir à l’entrée : personne, porte fermée. Dans le couloir, personne. Je fais le tour de la maison, personne.
Il est parti.
Je me jette alors sur le canapé, je m’enfonce tellement que je me retrouve les jambes en l’air et les chaussons à l’autre bout de la pièce. Je me redresse donc, pose mes pieds nus à terre, et je réalise quelque chose qu’il m’avait caché depuis tant d’année : le sol est chaud, il y a le chauffage au sol. C’est tellement agréable que je m’allonge à terre. Je sens la chaleur monter mais pas assez encore. J’enlève mes habits, je me mets en caleçon, et je reprends ma position au sol en posant un énorme coussin derrière la tête.
Dehors il neige.
Dedans il y a l’intime, la chaleur, les mouettes et le ressac.
Ou alors, c’est l’inverse.

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