Le chat.

Il sort sa dernière peseta de la poche et l’enfouit dans le sable. Avec cette seule pièce, il ne pourra plus rien tirer des gardiens. Il sent ses camarades bouger à ses côtés, ils le poussent, ils remuent, ils tendent l’index. Levant la tête, il voit au loin un homme s’enfuir par la mer. Les gardiens n’usent même pas de leurs mitraillettes dans ces cas-là : les fuyards finissent toujours par se noyer.
Tout le monde se calme enfin. Il tente de lever son long corps de deux mètres, s’appuyant sur une épaule à gauche, puis sur une épaule à droite. Pour pouvoir se promener un peu, il doit se rendre jusqu’au bord de l’eau. Il enjambe les corps las, caresse quelques têtes connues, et arrive dans les vagues finissantes. Après quelques pas dans l’eau, il arrive à rejoindre Esteban.
« -Je les hais !
-Ne dis pas ça Esteban… ne porte pas la haine, tu vas finir par la renvoyer sur quelqu’un et elle te reviendra en pleine poitrine… la haine détruit autant celui qui la porte que celui qui la reçoit… si tu la portes, elle te rongera le cerveau, tu ne comprendras plus rien, tu mélangeras tout… tu finiras par haïr même ceux que tu aimes… le moindre de leurs défauts attisera ta haine et tu les détruiras et ils te détruiront en retour… c’est une histoire sans fin… ce n’est pas un jeu, la haine… ne joue pas avec ça chico…
-Mais toi, Vicente, tu n’as jamais haï, toi ?
-Justement si… mon père me haïssait, je lui ai renvoyé la balle, je l’ai haï… puis j’ai fini par haïr ma mère parce qu’elle ne me protégeait pas… ensuite j’ai haï mes sœurs parce qu’elles partaient faire leur vie… plus tard mes amis… j’ai fini par me retrouver seul avec ma haine dont je ne savais que faire… comme je n’avais plus de proches à haïr, j’ai projeté ma haine contre tout et n’importe quoi… et puis enfin contre moi-même… et puis… bref, Feliciana m’a récupéré comme une loque et m’a fait comprendre que ma ruine, que mes ruines pouvaient servir à me construire un avenir, mais à une condition, que je transforme ma haine en courage…
-Oui… ce fameux « lutter pour » comme tu me l’as dit si souvent, et non pas ce « lutter contre »… je comprends cette nuance, mais tu avoueras que c’est difficile à appliquer aujourd’hui… regarde ces bourreaux comment ils nous traitent… ils ne nous tuent même pas, ils nous laisse sécher au soleil comme de vulgaires pruneaux… tiens, regarde, rien que dans le prolongement de mon bras, ils sont au moins trois à être crevés depuis des jours sans que personne ne les ramasse, et il n’en restera même pas un noyau !… mais je sais, si je les hais, je vais faire comme eux, je vais distribuer ma haine…
-Pense à tes enfants qui t’attendent là-bas… si un jour on sort d’ici, je leur transmettrai du courage aux miens, tout simplement… et jamais de la haine, jamais !… je ne sais même pas si je leur parlerai d’Argelès-Plage où on sèche comme des pruneaux comme tu dis… un jour, cette plage redeviendra une plage, sans miradors, sans barbelés, et on oubliera… on nous oubliera, tu verras, si jamais on voit ça… ni l’Espagne, ni la France n’en parleront plus de cette putain de plage !…
-Moi, quand je retournerai chez moi, j’irai tous les jours à Santurce voir la vraie mer, avec le port, les bateaux amarrés, les pêcheurs qui partent, ceux qui reviennent avec les sardines… putain !… ça c’est la mer !…
-Pour ce qui est de la mer, je ferai comme toi, j’irai à Santurce, on se boira un mosto… mais moi, j’y retournerai à la plage !… oh oui, j’y retournerai !… je vais même t’étonner, je reviendrai à Argelès-plage !!… pour jouer avec mes petits enfants… et je trouverai peut-être une vieille peseta, et je la ramènerai en Espagne !… et, avec cette pièce, j’achèterai un jeu de plage, un jeu de balle… je jouerai avec mes gosses et on ne lâchera jamais la balle, tu peux me croire, même s’il faut se jeter par terre pour la renvoyer, même s’il faut tomber pour la frapper… et je leur apprendrai à tomber à mes gamins, je leur apprendrai à tomber en riant !… parce qu’il faut apprendre à tomber chico, quoi qu’il arrive, il faut apprendre à tomber !!
-Tu m’apprendras aussi, car moi, je n’ai jamais appris à tomber… quand je suis tombé de cette putain d’échelle, je me suis casser quelque chose au bras, et aujourd’hui j’ai encore mal tu vois… apprend-moi à tomber Vicente…
-Le principe est simple Esteban, mais il faut pratiquer longtemps… retiens ceci et pratique, pratique, quand tu auras mon âge, tu tomberas encore mieux que moi… retiens ceci : tout est dans le regard… quand tu sens que tu vas tomber, jette un œil au sol et retiens bien tout ce que tu vois… puis, dès que tu chutes, relance ton regard vers le haut, tout devant toi… pendant ta chute, n’oublie pas le souvenir du sol, mais regarde vers le haut… c’est ça, le secret… regarde un chat tomber : la seule chose qui ne bouge pas quand il tombe, c’est la tête… parce qu’il a la mémoire du sol, toute sa vie il le caresse, il le renifle, il s’y couche, il s’y frotte… tu comprends, il a la mémoire du sol ! »

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s