Le chat.

Il sort sa dernière peseta de la poche et l’enfouit dans le sable. Avec cette seule pièce, il ne pourra plus rien tirer des gardiens. Il sent ses camarades bouger à ses côtés, ils le poussent, ils remuent, ils tendent l’index. Levant la tête, il voit au loin un homme s’enfuir par la mer. Les gardiens n’usent même pas de leurs mitraillettes dans ces cas-là : les fuyards finissent toujours par se noyer.
Tout le monde se calme enfin. Il tente de lever son long corps de deux mètres, s’appuyant sur une épaule à gauche, puis sur une épaule à droite. Pour pouvoir se promener un peu, il doit se rendre jusqu’au bord de l’eau. Il enjambe les corps las, caresse quelques têtes connues, et arrive dans les vagues finissantes. Après quelques pas dans l’eau, il arrive à rejoindre Esteban.
« -Je les hais !
-Ne dis pas ça Esteban… ne porte pas la haine, tu vas finir par la renvoyer sur quelqu’un et elle te reviendra en pleine poitrine… la haine détruit autant celui qui la porte que celui qui la reçoit… si tu la portes, elle te rongera le cerveau, tu ne comprendras plus rien, tu mélangeras tout… tu finiras par haïr même ceux que tu aimes… le moindre de leurs défauts attisera ta haine et tu les détruiras et ils te détruiront en retour… c’est une histoire sans fin… ce n’est pas un jeu, la haine… ne joue pas avec ça chico…
-Mais toi, Vicente, tu n’as jamais haï, toi ?
-Justement si… mon père me haïssait, je lui ai renvoyé la balle, je l’ai haï… puis j’ai fini par haïr ma mère parce qu’elle ne me protégeait pas… ensuite j’ai haï mes sœurs parce qu’elles partaient faire leur vie… plus tard mes amis… j’ai fini par me retrouver seul avec ma haine dont je ne savais que faire… comme je n’avais plus de proches à haïr, j’ai projeté ma haine contre tout et n’importe quoi… et puis enfin contre moi-même… et puis… bref, Feliciana m’a récupéré comme une loque et m’a fait comprendre que ma ruine, que mes ruines pouvaient servir à me construire un avenir, mais à une condition, que je transforme ma haine en courage…
-Oui… ce fameux « lutter pour » comme tu me l’as dit si souvent, et non pas ce « lutter contre »… je comprends cette nuance, mais tu avoueras que c’est difficile à appliquer aujourd’hui… regarde ces bourreaux comment ils nous traitent… ils ne nous tuent même pas, ils nous laisse sécher au soleil comme de vulgaires pruneaux… tiens, regarde, rien que dans le prolongement de mon bras, ils sont au moins trois à être crevés depuis des jours sans que personne ne les ramasse, et il n’en restera même pas un noyau !… mais je sais, si je les hais, je vais faire comme eux, je vais distribuer ma haine…
-Pense à tes enfants qui t’attendent là-bas… si un jour on sort d’ici, je leur transmettrai du courage aux miens, tout simplement… et jamais de la haine, jamais !… je ne sais même pas si je leur parlerai d’Argelès-Plage où on sèche comme des pruneaux comme tu dis… un jour, cette plage redeviendra une plage, sans miradors, sans barbelés, et on oubliera… on nous oubliera, tu verras, si jamais on voit ça… ni l’Espagne, ni la France n’en parleront plus de cette putain de plage !…
-Moi, quand je retournerai chez moi, j’irai tous les jours à Santurce voir la vraie mer, avec le port, les bateaux amarrés, les pêcheurs qui partent, ceux qui reviennent avec les sardines… putain !… ça c’est la mer !…
-Pour ce qui est de la mer, je ferai comme toi, j’irai à Santurce, on se boira un mosto… mais moi, j’y retournerai à la plage !… oh oui, j’y retournerai !… je vais même t’étonner, je reviendrai à Argelès-plage !!… pour jouer avec mes petits enfants… et je trouverai peut-être une vieille peseta, et je la ramènerai en Espagne !… et, avec cette pièce, j’achèterai un jeu de plage, un jeu de balle… je jouerai avec mes gosses et on ne lâchera jamais la balle, tu peux me croire, même s’il faut se jeter par terre pour la renvoyer, même s’il faut tomber pour la frapper… et je leur apprendrai à tomber à mes gamins, je leur apprendrai à tomber en riant !… parce qu’il faut apprendre à tomber chico, quoi qu’il arrive, il faut apprendre à tomber !!
-Tu m’apprendras aussi, car moi, je n’ai jamais appris à tomber… quand je suis tombé de cette putain d’échelle, je me suis casser quelque chose au bras, et aujourd’hui j’ai encore mal tu vois… apprend-moi à tomber Vicente…
-Le principe est simple Esteban, mais il faut pratiquer longtemps… retiens ceci et pratique, pratique, quand tu auras mon âge, tu tomberas encore mieux que moi… retiens ceci : tout est dans le regard… quand tu sens que tu vas tomber, jette un œil au sol et retiens bien tout ce que tu vois… puis, dès que tu chutes, relance ton regard vers le haut, tout devant toi… pendant ta chute, n’oublie pas le souvenir du sol, mais regarde vers le haut… c’est ça, le secret… regarde un chat tomber : la seule chose qui ne bouge pas quand il tombe, c’est la tête… parce qu’il a la mémoire du sol, toute sa vie il le caresse, il le renifle, il s’y couche, il s’y frotte… tu comprends, il a la mémoire du sol ! »

Le second souffle.

La plante de mes pieds est si fragile que j’ai des dizaines de paires de chaussures, chacune ayant une fonction bien précise. J’ai des chaussures d’intérieur, des chaussures d’extérieur. Des chaussures pour marcher chez moi, d’autres pour marcher chez les autres, et d’autres encore pour marcher au bureau. J’ai des chaussures pour courir, trois paires pour grimper aux arbres, et cinq pour aller danser. J’en ai même quelques unes conçues pour faire la cuisine. Et quand je vais en acheter une nouvelle paire, je chausse celles adaptées à la foule.
Pourtant, il y a bien une paire à double fonction, c’est celle pour aller chez les amis. Elles me servent pour marcher autant à l’extérieur qu’à l’intérieur, car mes amis ne veulent pas que je les enlève pour entrer chez eux. Quand je suis sous leur porche, je leur propose toujours de les enlever, et, ils me répondent invariablement qu’il n’y a pas de soucis, que je peux les garder, que de toute façon ils n’ont pas fait le ménage. La vérité, c’est qu’ils ne veulent voir ni mes chaussettes, ni mes orteils. Allez savoir pourquoi. Alors un jour, j’ai pris des chaussons, je me suis présenté à la porte de mon meilleur ami et j’ai sonné. Il avait l’air très surpris de me voir en jean et baskets, droit comme un i, le sourire béat et mes chaussons à la main. Je lui ai mis gentiment les chaussons sous les yeux avant de l’embrasser. Il met alors une main sur mon épaule et me dit « tu ne vas quand même pas mettre ça, c’est la fête ce soir, il y a déjà plein de monde ! ». Lui-même était en chaussure d’extérieur, et, surtout, il ne m’avait jamais dit qu’il y aurait quelqu’un d’autre que moi. Je comptais passer la soirée tranquille, les pieds au chaud, à philosopher et à me saouler de musique. Je voulais même lui proposer de faire la cuisine moi-même. J’avais dans mon sac à dos un demi-poulet et une boite de crème de cacahouète pour nous faire un mafé. Donc, bien déçu, assez ébranlé, je rassemble mes esprits et un peu tous mes membres pour bouger ou faire ou dire quelque chose. Je lève un pied avec l’intention de marcher, et je me surprends à me déchausser pour enfiler un chausson. Le temps de réfléchir, trop tard, le premier était mis. N’ayant aucun penchant pour l’hésitation, je continue dans ma foulée et j’enfile mon second chausson. Je secoue un peu mes chaussures d’extérieur pour les débarrasser de la neige, et je les range parallèles au paillasson. Et, comme je n’en aurais plus l’utilité, je pose mon sac à dos sur elles. Quand je relève la tête, je remarque l’air triste de mon ami. Comme il n’aime pas les questions, je ne lui demande rien. J’imagine que lui aussi aurait aimé passer la soirée seul avec moi.
D’un seul coup d’œil, j’ai vu qu’il y avait huit personnes. Je ne compte pas, j’ai l’instinct des proportions. Cet instinct m’a fait voir aussi qu’il y avait trop d’alcool pour le nombre d’individus. C’est peut-être pour cela qu’ils ont ri presque tout le temps sans trop savoir pourquoi. Seul mon ami a gardé cet air triste.
J’ai réussi à lui parler quand il est allé chercher un plat dans la cuisine. « Je vois bien que tu es triste et j’aimerais savoir pourquoi » je lui lance tandis qu’il sort un poulet du four. « Non mais tu t’es vu ?! Avec tes chaussons ?! T’as l’air de quoi franchement !!… avoir un ami comme toi, crois-moi, c’est pas de la tarte !! » qu’il me répond en tranchant dans le blanc du poulet. Je lui réponds que le fait d’avoir des chaussons prouve que je me sens à l’aise chez lui. Il s’arrête de trancher, d’un revers de main il s’essuie le front, dispose le blanc dans un plat de présentation, se remet bien droit et sort sans me regarder. Je finis son verre de bière qu’il a laissé dans la cuisine, puis, je repars faire la fête avec les autres.
Au petit matin, j’attends que les invités partent pour parler franchement avec mon ami. J’ai beaucoup de choses à lui dire. Quand le dernier invité sort du salon, mon ami le suit. Comme je suis délicat, je ne les suis pas, je reste avec ma bière à regarder le cerisier dans le jardin. Je me perds un peu dans mes pensées. Ces histoires de chaussures prennent trop d’importance à mon goût. Si l’on respectait rigoureusement la fonction de chacune d’elles, les relations humaines seraient quand même plus claires. On ne peut pas faire n’importe quoi. Si une personne met des chaussons chez vous, plus besoin de lui demander si elle se sent à l’aise. Ça se voit tout de suite.
Mon ami, quand il est seul chez lui, il marche pieds nus. Je le sais car je passe parfois par surprise. Je ne trouve pas cela très sain. Moi, il n’y a qu’un seul endroit et dans une seule position que je mets mes pieds à nu : allongé, à la plage. Mais j’ai quand même des chaussures. Des chaussures étudiées pour ne pas marcher sur le sable. Je les porte toujours dans une main, avec mes chaussures de mer aux pieds. Ces dernières sont en caoutchouc transparent, très souple, très beau. Je peux entrer et sortir de la mer sans problème. Je ne m’enfonce jamais dans le sable et les crabes peuvent toujours courir de travers je ne les sens pas. Je ne les enlève qu’une fois mon corps bien allongé, puis, je mets mes chaussures conçues pour ne pas marcher et pour cacher mes orteils.
Les pensées dans les orteils, les yeux sur le cerisier, je me rends compte qu’il est déjà huit heures du matin et que mon ami n’est pas revenu dans le salon. Je vais voir à l’entrée : personne, porte fermée. Dans le couloir, personne. Je fais le tour de la maison, personne.
Il est parti.
Je me jette alors sur le canapé, je m’enfonce tellement que je me retrouve les jambes en l’air et les chaussons à l’autre bout de la pièce. Je me redresse donc, pose mes pieds nus à terre, et je réalise quelque chose qu’il m’avait caché depuis tant d’année : le sol est chaud, il y a le chauffage au sol. C’est tellement agréable que je m’allonge à terre. Je sens la chaleur monter mais pas assez encore. J’enlève mes habits, je me mets en caleçon, et je reprends ma position au sol en posant un énorme coussin derrière la tête.
Dehors il neige.
Dedans il y a l’intime, la chaleur, les mouettes et le ressac.
Ou alors, c’est l’inverse.

En dehors du cube, il y aura le ciel.

cubes

Récit inspiré par le dessin de Joë Fernandez

Comme dans tous les hôpitaux, tout est propre et net. L’odeur de javel prend le cerveau. La salle et profonde et ample et haute. Comme un hall de gare. En plein milieu, tombé de l’espace, un gros cube noir. Dedans il y a : les douches ; la pharmacie ; la salle des infirmiers ; le bureau des psychiatres. Tout autour du cube ça résonne. C’est ce qu’ils appellent le non-cube. Tout le non-cube est empli par les sons. Ça crie, ça chante, ça tape. Avec les mots, ils déshabillent le monde et dansent sous l’effet de sa rotation. Les chambres dévident ou avalent les êtres, vagabonds au long cours. Chacun va vers l’autre et échange une caresse. Il faut connaitre la souplesse de ces êtres pour comprendre comment ils marchent. Ils sont toujours debout à clamer leur liberté. Il faut voir les contorsions qu’ils font pour se libérer de leur corps. Ils ont tout un peuple dans leurs corps que d’autres essaient de leur arracher. Mais ils sont les racines du ciel et personne ne peut les arracher par les pieds. A chaque fois qu’ils se croisent, ils se disent bonjour. Il y a tellement d’êtres en eux qu’il faut bien donner la parole à chacun. Une porte claque, on entend une femme :

 » Non docteur ! Je ne les prendrai pas vos médicaments ! Je veux restée réveillée, moi ! Même quand je suis écroulée je reste réveillée ! J’ai assez dormi dans ma vie ! Et je vais vous dire une bonne chose : j’ai été élevée à coups de pieds au cul ! A coups de mensonges ! De tabous ! Et je suis partie très jeune parce que j’étais écrasée ! J’ai dû baisser mon froc pour gagner ma vie ! Et à force d’avoir le cul à l’air, je me suis endormie ! Et à force de dormir le cul à l’air, je me suis effondrée ! Éparpillée ! Dispersée que j’étais ! Et quand je me suis relevée, je me suis rassemblée et j’ai constitué toute une armée avec tous ces petits moi qu’il y avait en moi ! Et on s’est juré de ne plus jamais dormir debout ! Avec mon armée, on est parti en guerre ! En guerre contre l’attente ! L’attente d’un mieux être ! Attendre que ça vienne en dormant le cul à l’air ça vous bousille le présent ! Et on a pris la décision de ne plus guérir, mais de vivre avec cette maladie ! Et on ne prend plus le risque de dormir, docteur ! On ne prend plus aucun risque, nous, on vie ! Tout simplement, on vie !! Vous comprenez ?! Mais il y a toutes ces portes ! Les portes qui ne claquent pas je veux dire ! Les portes qui claquent, ça réveille ! Toutes ces portes fermées à double tour ! Comme celle-là ! Et bien maintenant, on les défonce ! On rentre dedans pour que ça déborde ! Parce que derrière une porte, il y a toujours quelqu’un qui attend, effrayé, coincé dans sa pièce ! Il attend qu’on vienne ouvrir sa porte ! Au début, ça lui fait mal, manque d’habitude, vous voyez ? Mais petit à petit, il est heureux que quelqu’un aie défoncé sa porte ! Il se rend compte de ce qu’il avait perdu ! Il réalise que la joie, c’est chez les autres qu’on la trouve ! Alors il se met aussi à défoncer des portes ! Mais pour défoncer les portes, il faut être réveillé ! Donc non, docteur, vos médicaments, on n’en veut pas ! « 

La part ductile de l’être

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Récit inspiré par le dessin de Joë Fernandez

Ce n’est pas demain la veille que je me donnerai la mort !
Parce qu’il faut voir comment ça vit ici !
Il y en a des pages et des pages, de la vie : plus vous les tournerez, plus il y en aura. Et si vous tournez dans le bon sens, vous pourrez même y comprendre quelque chose. Comprendre, par exemple, comment ça déborde quand on pense trop fort. Quand on est debout, ça déborde par la bouche. Et ça déborde par les mains quand on est assis. Ça laisse même des traces. Au bout d’un moment, il y en a même partout, des traces. Certains s’acharnent même à les effacer. Mais rassurez-vous, ils font le ménage par pure faiblesse. Ceux-là, ils lavent même leurs rideaux. Moi, je n’ai pas de rideaux. Ainsi, tout le monde me voit. Vous savez comme moi la difficulté d’avoir une marche naturelle quand on sait que tout le monde nous regarde. Quand je suis chez moi, je ne sais jamais s’il faut que je lance le bras en premier ou si c’est la jambe qui doit ouvrir la marche. Le balancement entre le bras et la jambe est primordial. C’est ce qui fait le naturel. Je ne sais pas ce que mes voisins en pensent, mais je trouve que je m’en sors pas mal. Ce balancement est bien sûr adapté à mon métier : rythmé, coulant, gracile et réfléchi. Evidemment, la démarche, chez soi, quand on sait que tout le monde nous voit, s’accompagne d’une tenue irréprochable. Il faut toujours être tiré à quatre épingles et rasé de frais. On ne sait jamais, si l’on vient à plaire à quelqu’un. Moi, c’est : Pantalon et cravate verts, chemise orange et veste noire. Je me défoule sur les dessous : je mets vraiment n’importe quoi. Une voisine a l’air d’apprécier. Je vois son ombre derrière ses rideaux. Elle passe son temps à m’observer. Je sers au moins à quelque chose. Les trois fenêtres de nos appartements respectifs sont exactement les unes en face des autres. Elle peut donc me voir : à mon bureau, sur le canapé, dans mon lit. Elle en a pour vingt-quatre heures si elle veut. Du coup, elle me connait par cœur. Un jour que je m’installais sur mon lit avec un livre (j’avais enlevé ma veste pour ne pas la froisser, la veste), en levant les yeux pour tourner la deuxième page de mon livre, j’ai remarqué qu’elle était partie. Mais là, c’est son voisin qui m’observait. Il faut savoir que le voisin de la voisine se promène toujours à poil. Mais, il a une grande excuse : il a des rideaux ! Mais, ses rideaux sont toujours grands ouverts. Donc, l’excuse des rideaux lui permet de faire balancer ses couilles comme il veut, le plus naturellement du monde. Et, j’ai remarqué qu’une marche inconsciemment naturelle est autrement plus efficace que la mienne. Agile, souple, féline, elle permet de passer partout sans jamais se cogner. Il faut voir comment il navigue dans son appartement. Le fait que je ne voie pas ses pieds ne fait que rajouter du merveilleux. Et il fait ça en couple. Parce que sa femme c’est pareil. Nue et féline, elle se trimballe merveilleusement d’une pièce à l’autre. Cette femme-là, elle a dû inventer quelque chose un jour. Il y a très longtemps. Le souple, la grâce ou la poésie. Nue, elle est habillée de beaucoup plus de choses que moi avec mon costard. Une fois je l’ai vue habillée. C’était quelque chose. J’étais tellement gêné qu’elle a ressenti ma gêne et a tiré les rideaux. Je suis retourné, penaud, m’assoir à mon bureau. J’étais bouleversé. Ce jour-là, je me souviens, je n’ai pas pu travailler. Le fait d’avoir violé son image publique ne me permettrait plus de la regarder en face. On ne se rend pas toujours compte de ce que l’on montre aux autres. Maintenant, je ne peux m’empêcher de l’imaginer habillée, fondue dans une foule, à faire des choses banales, avec des gens ordinaires. C’est indécent. Une autre fois, elle a été indécente avec son mari. C’était un jour d’été. Toutes les fenêtres de la ville étaient grandes ouvertes. Elle a dit comme ça à son mari qu’il était adorable. J’ai bien entendu par la fenêtre l’air se remplir de « tu es adorable ! ». On ne se rend pas compte parfois de ce qu’on laisse couler vers les autres avec la parole. Le pauvre vieux. J’imagine qu’aujourd’hui encore il doit s’efforcer de rester adorable. Elle lui aurait dit « tu es un vieux con ! » il aurait pu changer, y faire quelque chose. Il aurait tout fait pour évoluer. Mais là, qu’est-ce que vous voulez qu’il fasse ? Il ne peut que s’enterrer sous sa stèle « adorable ». J’ai un autre exemple : la puberté faisant pointer ses premiers poils, mon amie intime de l’époque me dit « tu as trois poils sur les couilles, c’est trop mignon ! ». Autant vous dire que quand j’en ai eu plein, des poils, je ne me suis plus jamais déshabillé devant elle. J’avais peur de ne plus être « assez mignon ». J’ai rompu notre relation. Je ne pouvais plus supporter son regard. Quand je la croisais dans la rue, je changeais de trottoir. Puis, plus tard, j’ai fini par changer de ville. J’ai même changé de pays pendant un an. Je ne l’ai plus jamais revue. Je ne dis pas que le voisin adorable devrait rompre avec sa femme, mais ce serait la solution la plus raisonnable pour lui. Et pour elle aussi. Elle pourrait se remettre en couple avec un connard et tout faire pour qu’il évolue. Ça ferait bouger sa vie. Peut-être même que ça mettrait du beurre dans ses épinards, parce que les connards, en général, ils ont des métiers qui rapportent. Parce que se foutre de tout et de tout le monde en ne pensant qu’à l’argent, ça finit par donner des métiers comme psychanalyste ou politicard. Ils savent ce qu’ils font ceux-là. Au lieu de les critiquer, il faudrait peut-être leur dire qu’ils sont « adorables » pour qu’ils n’aillent pas plus loin. Qu’ils s’enterrent et qu’on n’en parle plus. Elle pourrait s’en payer des habits, la voisine, avec des zigotos pareils. Moi, je la verrais bien avec une robe toute simple en noir ou en blanc. Pas avec ces habits qu’elle portait le jour où je l’ai surprise habillée. Elle avait une jupe orange et un chemisier vert, couleurs qui ne riment pas du tout avec ses longs cheveux noirs, et, qui riment encore moins avec sa grâce inconsciemment naturelle. J’ai pu admirer cette grâce un autre jour encore : lui, était à poil sur le lit, au repos, tranquille. Je l’ai vue glisser à travers tout l’appartement, nue, comme sur un nuage. Elle est arrivée directement entre les cuisses de son mari et a fait quelque chose avec sa bouche. Je n’ai pas bien vu mais les gestes étaient d’une douceur innommable. Puis, elle s’est installée sur lui et a commencé une danse véloce et aérienne. La cavalcade terminée, elle s’est allongée aux côtés de son homme. Lui, il s’est levé illico et, est sorti de la chambre. Et c’est là que toute sa grâce à elle a jailli. Il y avait comme un halo tout autour d’elle. Son corps s’est éclairé d’un coup. Elle était allongée sur le dos, les bras en croix et une jambe repliée. Quand elle a tourné la tête vers moi, j’ai même pu voir que la bombance de ses lèvres s’était accentuée, ce qui donnait à la bouche une valeur d’épiphanie du corps. Elle a dû remarquer mon admiration car elle m’a fait un petit signe de la main. Alors que je lui répondais, le mari revenait avec DEUX verres de vin. Et c’est là qu’elle l’a enterré. Quel a été mon rôle dans cet acte irrémédiable ? Je ne sais pas. Moi, je ne faisais qu’admirer. Ou alors elle fait ça parce que j’ai fini par lui plaire, et, elle enterre son mari avant de venir sonner à ma porte. On verra bien. En tout cas, si elle vient vivre avec moi, il faudra qu’elle s’habille en noir ou en blanc, histoire que ce soit raccord avec mon métier. Moi, si je m’habille en couleur, c’est parce que je ne veux pas que les voisins sachent le métier que je fais. C’est un boulot honteux. La voisine, non seulement je lui demanderai de s’habiller en noir ou en blanc, mais aussi de changer son vocabulaire. Quoique, ce n’est peut-être pas utile. Car moi, je ne suis pas adorable. La preuve : je n’ai aucun ami. Ceci est bien sûr adapté à mon métier. Je m’accapare l’intimité des autres. Je la triture, je la mâche, je l’expose. Tous ceux qui ont voulu devenir mes amis se sont retrouvés à poils sur la place publique. Démunis, penauds et sans voix, ils n’ont rien trouvé pour me combattre. Il y en a bien qui ont essayé d’exposer mon intimité pour effacer mon être. Mais je n’ai pas d’intimité : je viens de partout et je vais partout. Je m’immisce. J’explose l’écran, l’écrit, le creux. Tout est bon à manger pour moi. Même ceux qui font mon métier ne peuvent rien contre moi. Parce qu’ils ne peuvent tout simplement pas me reconnaitre. Pantalon et cravate verts, chemise orange et veste noire. Rythmé, coulant, gracile et réfléchi.
Je n’aurai jamais dû vous dire tout ça : vous allez me reconnaitre maintenant. Je n’ai plus qu’à m’habiller comme tout le monde. En noir et blanc. Le mouvement naturellement raide. Consciemment naturel.
Habillé comme ça, je resterai dans le même métier, mais je m’occuperai de violer l’image publique.
A voir.

L’Homme long.

Ma machine se compose de milliards et de milliards d’éléments. Je ne peux pas vous dire combien, car parmi ses milliards de fonctions, elle possède celle de produire des éléments pour son propre compte. Elle se régénère en toute autonomie afin de s’adapter à l’évolution de mon être. Chaque matin, elle me fait un diagnostique médical, et fabrique les médicaments adéquats si besoin. Elle me concocte des petits plats différents à chaque repas. Elle fait le ménage et me prépare de bons cafés. Mais la fonction qui m’est le plus utile est celle de choisir mes amis.
Je n’ai rien à faire d’autre que de placer les prétendants dans la cabine centrale. Elle les pèse et les mesure. Elle analyse la chimie de leurs humeurs. Elle comptabilise leurs capacités et leurs compétences. Elle soupèse leurs rêves, leurs valeurs, leurs prétentions, leur volonté… Pour être mon ami, il faut par exemple que la courbe du niveau de volonté soit au moins égale à la mienne. C’est la première chose que je regarde.
Un jour, ma machine a imprimé un graphique de niveau de volonté représenté par une simple ligne plate accompagnée de l’inscription « aboulique ». Ne désirant donc pas engager une relation, j’ouvre la porte à l’homme et l’invite à partir.
Mais il reste sur place en me tendant ses deux mains potentiellement amicales. Je choisis pour lui, j’en prends une, je la serre, et je ressens alors tout son relâchement et son désarroi.
Et il se met à parler :
« Vous savez, ça fait un bon mois que je n’arrive pas à me mettre debout… et j’ai toujours eu la tête tournée vers vous qui passez et repassez devant ma fenêtre… vous avez l’air si actif que j’ai ressenti le besoin de vous rencontrer… pour en venir directement à notre amitié, moi qui ai ce pouvoir de ne rien faire, je pourrai simplement vous regarder courir, et vous soutenir, vous applaudir parfois, car j’admire ce pouvoir de bouger tout le temps… pour moi, c’est quelque chose de merveilleux… c’est peut-être sous la pression de vos pas que la terre tourne… qui sait ?… moi je ne peux qu’observer, et c’est dans ma tête que ça tourne… comme mon corps ne peut que rarement atteindre celui des autres, j’étire mes pensées, je les allonge le plus possible pour vous rejoindre tous et vous ramener à moi… de temps en temps je me lève, je passe le test comme chez vous, et je m’en retourne penaud… les gens sont si légers, vous comprenez, ils courent et ils dansent tellement vite qu’ils ne veulent pas s’encombrer d’un corps lourd… et vous comprenez bien que je ne veux encombrer personne… si tout le monde se trainait une charge comme moi, je n’aurais plus rien à observer, vous voyez ?… mais moi ce que je peux vous apporter c’est un œil bienveillant… je pourrais vous dire aujourd’hui, tu as couru comme ci, tu as couru comme ça… ce qui vous permettrez de vérifier vos intentions… je veux dire, si vous avez couru en respectant vos intentions de départ… moi, je me posterais juste en observateur, et vous pourriez vous corriger vous-même sans rien me dire… parce que moi, comprenez-moi bien, je ne porte pas de jugement, j’observe et je rapporte, c’est tout… le jugement, c’est pas mon truc… vous me direz qu’il faut bien juger les criminels… certes… mais je ne peux m’empêcher de me dire que le meurtre est une sorte de suicide par projection… vous voyez ce que je veux dire ?… ça en dit long sur ma capacité de jugement !!… j’en reviens toujours au même : l’Homme est prisonnier de lui-même et il court pour se libérer !!… j’arrête mes grands discours et j’en reviens à notre principal souci : notre possible amitié… je ne sais pas ce que vous en pensez, mais on serait très complémentaires tous les deux, non ?… certes, je ne pourrais pas venir vous voir souvent puisque je bouge peu, mais vous, vous pourriez venir quand vous le souhaitez… mon salon est immense, je l’ai conçu immense pour que mes amis puissent venir y courir en paix quand ils le souhaitent, et des amis j’en ai plein, et parfois ils viennent tous courir en même temps… »
Il me répète encore une fois qu’il a plein d’amis, mais qu’ils ne viennent pas souvent car ils courent beaucoup, et que, malheureusement, il ne peut pas les voir courir car ils habitent loin.
Il m’explique que ces amis-là n’ont pas de machine et qu’ils se sont rencontrés par hasard. Ils ont noué une amitié à partir de rien : une demande de renseignements ; un échange de cigarette ; un malentendu, et parfois même un accident.
Tandis que je l’écoute, je fouille dans les centaines de feuilles d’analyse pour chercher celle des valeurs. Je la trouve enfin et le résultat me rassure : globalement humaniste. Sa candidature me fait quand même réfléchir. Que se passera-t-il le jour où je tomberai malade ? Il m’observera et me regardera crever ? Aura-t-il la volonté ou la force d’appeler les secours ?
Pour l’instant, ma machine ne m’a permis d’avoir aucun ami. Si c’est le premier, je veux qu’on puisse prendre soin l’un de l’autre. Mais là, avec lui, la réciproque sera-t-elle possible ?
Mais une amitié doit être possible puisqu’il a dit qu’il avait des amis.
Je ne sais plus.
Je vais lui dire de partir et de me laisser le temps de la réflexion.
Juste le temps de lire ces centaines de pages d’analyses.
A quatre-vingt-quatorze ans, vais-je prendre le risque de m’engager dans une première relation amicale avec quelqu’un qui ne viendra pas à mon enterrement ?