cubes

 

Récit inspiré par le dessin de Joë Fernandez

 

Comme dans tous les hôpitaux, tout est propre et net. L’odeur de javel prend le cerveau. La salle et profonde et ample et haute. Comme un hall de gare. En plein milieu, tombé de l’espace, un gros cube noir. Dedans il y a : les douches ; la pharmacie ; la salle des infirmiers ; le bureau des psychiatres. Tout autour du cube ça résonne. C’est ce qu’ils appellent le non-cube. Tout le non-cube est empli par les sons. Ça crie, ça chante, ça tape. Avec les mots, ils déshabillent le monde et dansent sous l’effet de sa rotation. Les chambres dévident ou avalent les êtres, vagabonds au long cours. Chacun va vers l’autre et échange une caresse. Il faut connaitre la souplesse de ces êtres pour comprendre comment ils marchent. Ils sont toujours debout à clamer leur liberté. Il faut voir les contorsions qu’ils font pour se libérer de leur corps. Ils ont tout un peuple dans leurs corps que d’autres essaient de leur arracher. Mais ils sont les racines du ciel et personne ne peut les arracher par les pieds. A chaque fois qu’ils se croisent, ils se disent bonjour. Il y a tellement d’êtres en eux qu’il faut bien donner la parole à chacun. Une porte claque, on entend une femme :

 » Non docteur ! Je ne les prendrai pas vos médicaments ! Je veux restée réveillée, moi ! Même quand je suis écroulée je reste réveillée ! J’ai assez dormi dans ma vie ! Et je vais vous dire une bonne chose : j’ai été élevée à coups de pieds au cul ! A coups de mensonges ! De tabous ! Et je suis partie très jeune parce que j’étais écrasée ! J’ai dû baisser mon froc pour gagner ma vie ! Et à force d’avoir le cul à l’air, je me suis endormie ! Et à force de dormir le cul à l’air, je me suis effondrée ! Éparpillée ! Dispersée que j’étais ! Et quand je me suis relevée, je me suis rassemblée et j’ai constitué toute une armée avec tous ces petits moi qu’il y avait en moi ! Et on s’est juré de ne plus jamais dormir debout ! Avec mon armée, on est parti en guerre ! En guerre contre l’attente ! L’attente d’un mieux être ! Attendre que ça vienne en dormant le cul à l’air ça vous bousille le présent ! Et on a pris la décision de ne plus guérir, mais de vivre avec cette maladie ! Et on ne prend plus le risque de dormir, docteur ! On ne prend plus aucun risque, nous, on vie ! Tout simplement, on vie !! Vous comprenez ?! Mais il y a toutes ces portes ! Les portes qui ne claquent pas je veux dire ! Les portes qui claquent, ça réveille ! Toutes ces portes fermées à double tour ! Comme celle-là ! Et bien maintenant, on les défonce ! On rentre dedans pour que ça déborde ! Parce que derrière une porte, il y a toujours quelqu’un qui attend, effrayé, coincé dans sa pièce ! Il attend qu’on vienne ouvrir sa porte ! Au début, ça lui fait mal, manque d’habitude, vous voyez ? Mais petit à petit, il est heureux que quelqu’un aie défoncé sa porte ! Il se rend compte de ce qu’il avait perdu ! Il réalise que la joie, c’est chez les autres qu’on la trouve ! Alors il se met aussi à défoncer des portes ! Mais pour défoncer les portes, il faut être réveillé ! Donc non, docteur, vos médicaments, on n’en veut pas !  »

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s