pare-soleil-2

Récit inspiré par le dessin de Joë Fernandez

Ce n’est pas demain la veille que je me donnerai la mort !
Parce qu’il faut voir comment ça vit ici !
Il y en a des pages et des pages, de la vie : plus vous les tournerez, plus il y en aura. Et si vous tournez dans le bon sens, vous pourrez même y comprendre quelque chose. Comprendre, par exemple, comment ça déborde quand on pense trop fort. Quand on est debout, ça déborde par la bouche. Et ça déborde par les mains quand on est assis. Ça laisse même des traces. Au bout d’un moment, il y en a même partout, des traces. Certains s’acharnent même à les effacer. Mais rassurez-vous, ils font le ménage par pure faiblesse. Ceux-là, ils lavent même leurs rideaux. Moi, je n’ai pas de rideaux. Ainsi, tout le monde me voit. Vous savez comme moi la difficulté d’avoir une marche naturelle quand on sait que tout le monde nous regarde. Quand je suis chez moi, je ne sais jamais s’il faut que je lance le bras en premier ou si c’est la jambe qui doit ouvrir la marche. Le balancement entre le bras et la jambe est primordial. C’est ce qui fait le naturel. Je ne sais pas ce que mes voisins en pensent, mais je trouve que je m’en sors pas mal. Ce balancement est bien sûr adapté à mon métier : rythmé, coulant, gracile et réfléchi. Evidemment, la démarche, chez soi, quand on sait que tout le monde nous voit, s’accompagne d’une tenue irréprochable. Il faut toujours être tiré à quatre épingles et rasé de frais. On ne sait jamais, si l’on vient à plaire à quelqu’un. Moi, c’est : Pantalon et cravate verts, chemise orange et veste noire. Je me défoule sur les dessous : je mets vraiment n’importe quoi. Une voisine a l’air d’apprécier. Je vois son ombre derrière ses rideaux. Elle passe son temps à m’observer. Je sers au moins à quelque chose. Les trois fenêtres de nos appartements respectifs sont exactement les unes en face des autres. Elle peut donc me voir : à mon bureau, sur le canapé, dans mon lit. Elle en a pour vingt-quatre heures si elle veut. Du coup, elle me connait par cœur. Un jour que je m’installais sur mon lit avec un livre (j’avais enlevé ma veste pour ne pas la froisser, la veste), en levant les yeux pour tourner la deuxième page de mon livre, j’ai remarqué qu’elle était partie. Mais là, c’est son voisin qui m’observait. Il faut savoir que le voisin de la voisine se promène toujours à poil. Mais, il a une grande excuse : il a des rideaux ! Mais, ses rideaux sont toujours grands ouverts. Donc, l’excuse des rideaux lui permet de faire balancer ses couilles comme il veut, le plus naturellement du monde. Et, j’ai remarqué qu’une marche inconsciemment naturelle est autrement plus efficace que la mienne. Agile, souple, féline, elle permet de passer partout sans jamais se cogner. Il faut voir comment il navigue dans son appartement. Le fait que je ne voie pas ses pieds ne fait que rajouter du merveilleux. Et il fait ça en couple. Parce que sa femme c’est pareil. Nue et féline, elle se trimballe merveilleusement d’une pièce à l’autre. Cette femme-là, elle a dû inventer quelque chose un jour. Il y a très longtemps. Le souple, la grâce ou la poésie. Nue, elle est habillée de beaucoup plus de choses que moi avec mon costard. Une fois je l’ai vue habillée. C’était quelque chose. J’étais tellement gêné qu’elle a ressenti ma gêne et a tiré les rideaux. Je suis retourné, penaud, m’assoir à mon bureau. J’étais bouleversé. Ce jour-là, je me souviens, je n’ai pas pu travailler. Le fait d’avoir violé son image publique ne me permettrait plus de la regarder en face. On ne se rend pas toujours compte de ce que l’on montre aux autres. Maintenant, je ne peux m’empêcher de l’imaginer habillée, fondue dans une foule, à faire des choses banales, avec des gens ordinaires. C’est indécent. Une autre fois, elle a été indécente avec son mari. C’était un jour d’été. Toutes les fenêtres de la ville étaient grandes ouvertes. Elle a dit comme ça à son mari qu’il était adorable. J’ai bien entendu par la fenêtre l’air se remplir de « tu es adorable ! ». On ne se rend pas compte parfois de ce qu’on laisse couler vers les autres avec la parole. Le pauvre vieux. J’imagine qu’aujourd’hui encore il doit s’efforcer de rester adorable. Elle lui aurait dit « tu es un vieux con ! » il aurait pu changer, y faire quelque chose. Il aurait tout fait pour évoluer. Mais là, qu’est-ce que vous voulez qu’il fasse ? Il ne peut que s’enterrer sous sa stèle « adorable ». J’ai un autre exemple : la puberté faisant pointer ses premiers poils, mon amie intime de l’époque me dit « tu as trois poils sur les couilles, c’est trop mignon ! ». Autant vous dire que quand j’en ai eu plein, des poils, je ne me suis plus jamais déshabillé devant elle. J’avais peur de ne plus être « assez mignon ». J’ai rompu notre relation. Je ne pouvais plus supporter son regard. Quand je la croisais dans la rue, je changeais de trottoir. Puis, plus tard, j’ai fini par changer de ville. J’ai même changé de pays pendant un an. Je ne l’ai plus jamais revue. Je ne dis pas que le voisin adorable devrait rompre avec sa femme, mais ce serait la solution la plus raisonnable pour lui. Et pour elle aussi. Elle pourrait se remettre en couple avec un connard et tout faire pour qu’il évolue. Ça ferait bouger sa vie. Peut-être même que ça mettrait du beurre dans ses épinards, parce que les connards, en général, ils ont des métiers qui rapportent. Parce que se foutre de tout et de tout le monde en ne pensant qu’à l’argent, ça finit par donner des métiers comme psychanalyste ou politicard. Ils savent ce qu’ils font ceux-là. Au lieu de les critiquer, il faudrait peut-être leur dire qu’ils sont « adorables » pour qu’ils n’aillent pas plus loin. Qu’ils s’enterrent et qu’on n’en parle plus. Elle pourrait s’en payer des habits, la voisine, avec des zigotos pareils. Moi, je la verrais bien avec une robe toute simple en noir ou en blanc. Pas avec ces habits qu’elle portait le jour où je l’ai surprise habillée. Elle avait une jupe orange et un chemisier vert, couleurs qui ne riment pas du tout avec ses longs cheveux noirs, et, qui riment encore moins avec sa grâce inconsciemment naturelle. J’ai pu admirer cette grâce un autre jour encore : lui, était à poil sur le lit, au repos, tranquille. Je l’ai vue glisser à travers tout l’appartement, nue, comme sur un nuage. Elle est arrivée directement entre les cuisses de son mari et a fait quelque chose avec sa bouche. Je n’ai pas bien vu mais les gestes étaient d’une douceur innommable. Puis, elle s’est installée sur lui et a commencé une danse véloce et aérienne. La cavalcade terminée, elle s’est allongée aux côtés de son homme. Lui, il s’est levé illico et, est sorti de la chambre. Et c’est là que toute sa grâce à elle a jailli. Il y avait comme un halo tout autour d’elle. Son corps s’est éclairé d’un coup. Elle était allongée sur le dos, les bras en croix et une jambe repliée. Quand elle a tourné la tête vers moi, j’ai même pu voir que la bombance de ses lèvres s’était accentuée, ce qui donnait à la bouche une valeur d’épiphanie du corps. Elle a dû remarquer mon admiration car elle m’a fait un petit signe de la main. Alors que je lui répondais, le mari revenait avec DEUX verres de vin. Et c’est là qu’elle l’a enterré. Quel a été mon rôle dans cet acte irrémédiable ? Je ne sais pas. Moi, je ne faisais qu’admirer. Ou alors elle fait ça parce que j’ai fini par lui plaire, et, elle enterre son mari avant de venir sonner à ma porte. On verra bien. En tout cas, si elle vient vivre avec moi, il faudra qu’elle s’habille en noir ou en blanc, histoire que ce soit raccord avec mon métier. Moi, si je m’habille en couleur, c’est parce que je ne veux pas que les voisins sachent le métier que je fais. C’est un boulot honteux. La voisine, non seulement je lui demanderai de s’habiller en noir ou en blanc, mais aussi de changer son vocabulaire. Quoique, ce n’est peut-être pas utile. Car moi, je ne suis pas adorable. La preuve : je n’ai aucun ami. Ceci est bien sûr adapté à mon métier. Je m’accapare l’intimité des autres. Je la triture, je la mâche, je l’expose. Tous ceux qui ont voulu devenir mes amis se sont retrouvés à poils sur la place publique. Démunis, penauds et sans voix, ils n’ont rien trouvé pour me combattre. Il y en a bien qui ont essayé d’exposer mon intimité pour effacer mon être. Mais je n’ai pas d’intimité : je viens de partout et je vais partout. Je m’immisce. J’explose l’écran, l’écrit, le creux. Tout est bon à manger pour moi. Même ceux qui font mon métier ne peuvent rien contre moi. Parce qu’ils ne peuvent tout simplement pas me reconnaitre. Pantalon et cravate verts, chemise orange et veste noire. Rythmé, coulant, gracile et réfléchi.
Je n’aurai jamais dû vous dire tout ça : vous allez me reconnaitre maintenant. Je n’ai plus qu’à m’habiller comme tout le monde. En noir et blanc. Le mouvement naturellement raide. Consciemment naturel.
Habillé comme ça, je resterai dans le même métier, mais je m’occuperai de violer l’image publique.
A voir.

Publicités

Une réflexion sur “La Part Ductile de l’être.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s