Je suis parti mille fois

Je suis parti mille fois rien que pour mieux revenir avec des mains plein les valises et le sourire aux dents, et je déballe à nouveau tous ces trésors cueillis dans ce pays si long qu’on ne traverse qu’allongé, mais je ne ramène ni outil ni matériau pour construire toute une terre rien que pour toi et moi, je n’en ramène que des mots pour habiller mes doigts, pour qu’ils habillent à leur tour ton corps si nu et si frêle, je n’en ramène que des sons pour dégrafer ta vie, pour qu’elle aspire la mienne, je n’en ramène qu’un fil pour te coudre les yeux, pour que tu partes avec moi rien que pour mieux revenir, nous reviendrons mille fois rien que pour mieux partir dans ce pays si proche qu’on ne le voit même pas.

Il y a des jours

Il y a des jours où je sens la nuit me froisser le regard et déployer les orgues de toutes ces choses à terre que personne ne ramasse, il y a des nuits où je sens le jour frissonner dans son antre et ramasser tout son ciel vers ce point de friction qu’est mon nombril asséché, il y a des jours et des nuits où je ne sens rien d’autre que toi aux paupières si ouvertes que l’on ne voit rien d’autre que nos âmes érigées dans une maison sans toit aux fenêtres ouvertes, il y a des jours et des nuits où il n’y a que ta peau pour contenir mon corps.

…le vent

…le vent était tellement humain ce matin qu’il m’a ramené une maison toute entière avec plein de gens dedans et tout ça… ils m’ont dit que chez eux, le vent était tout pareil qu’ici… ils m’ont dit que certains en venaient à faire des fondations… « En venir à des extrémités pareilles, c’est quand même un monde ! » m’ont-ils dit… il faut un temps insensé pour que les fondations prennent forme et sèchent… eux, les gens que j’ai pris en plein corps, ne comptaient pas un seul ancêtre qui ait eu le temps de former les fondations avant le premier coup de vent… depuis des générations leurs maisons se trimballent d’un coin à l’autre du monde… il leur faudrait un temps calme, sans un souffle, pour que leur maisonnée ne décolle plus… il faudrait juste le temps que le vent inhumain prenne toute son ampleur… un vent simple, naturel, sans fondations, juste le souffle de la terre, celui qui ne cible pas, celui qui enrobe sans déflagration… juste un temps inhumain pour habiller les Hommes d’un vent de paix…

Ce qui berce 2

Tout ce qui tombe n’est pas chute, ainsi mes paupières affaissées relevant le défi de raccorder toutes ces choses découpées le jour, et ce souffle verticale ensommeillant mon corps allongé et ce silence que je respire le corps plaqué au tien, ainsi tes ambitions écroulées sur le matelas érigent la volonté de rallier l’humble camp où ne se trouvent que tous les sois du monde, tout ce qui tombe n’est pas chute, ainsi tes habits à terre effondrés magnifient toutes les femmes que tu rassembles en toi, ainsi à peine le temps de toutes les compter que tu pleux sur moi comme de la bruine fraiche, alors le temps de m’adosser au temps, je tombe sur ton absence juste en ouvrant un œil, je le referme aussitôt pour te voir un peu plus, juste pour mieux voir comment ça marche les tours quand c’est toi qui les tombes, tout ce qui tombe n’est pas chute.

Ce qui berce 1

Déjà, ce matin, ce qui berce, la respiration de mes doigts, les craquelures de l’asphalte de mon clavier, tenant ferme, la route, le vent, et toute la chevelure d’un monde aux poumons bien remplis, ce qui berce, l’œil rabattu sur toutes les serrures du temps, la pluie, le soleil, pour un temps répandus partout, et partout la sagesse, ce qui berce, le fou, le feu, les coutures de ta bouche.

Pourvoir juste…

Aujourd’hui, et encore aujourd’hui, j’ai eu envie de planter un clou: cela n’était d’aucune utilité. Mais comme je suis poète, je l’ai planté quand même.
Juste pour voir.
Ou pourvoir juste.

Pourvoir à l’inutile… l’utilité étant une obligation sociale, le geste inutile devient ainsi un mouvement de l’intime, donc utile.
En fait, on s’évade avec l’inutile, on sort de cette prison de la fonctionnalité.

Extraits 1 de Bribes.

les nues laineuses me tricotent un abri
tenant ferme les aiguilles du vent
à ciel obscurci lumière interne prend
ce qu’on ne verra jamais dans le moindre habit.

**

la nuit corps
truffe noire
poils blancs
froissée aboie ce que cache
la nature nue
à peau hérissée de tant d’Hommes
taillés dans la cendre grise
à maux hérissés de tant d’air
taillé dans leurs ventres pleins.

Paroles polies tiquent…

mots encartés (usage vieilli) pensées vendues
crottoirs fumants
passage étroit (terme poli) verve tendue
trottoirs glissants
bourses vidées (sens usagé) rançon transmise
pouvoir grinçant

crache-misère
langue tordue
avale-poussière
fange mordue
ramasse-étron
rance épandu
(pluie de chimères)

jouets cassés (savoirs tombés) paroles tronquées
(langue atterrée)

Vile vrille…

le vent qui vrille n’est pas autre
que celui fait d’oreilles
pousse ton cri jusqu’au bout
entendre n’est pas tendre
le mot tord le cou
aux vents qui viennent au front
t’arracher un bout de mou.
***
étendard liberté
sa peau qui pend n’est plus
que feuilles d’âge sans plan
détendue ramassée pourtant
tout autour de ce qui parlait tant
rivières grasses des temps pendus
aux orbites broutées d’abus
qui n’ont plus que sang de plomb
pour avancer vers avant.